Yassine, ATER sur 3 campus : comment il a publié dans J. Ethnopharmacol malgré le chaos
Marrakech, Beni Mellal, Safi : trois labos, six carnets, et un doctorant au bord de l'abandon. Trois mois plus tard, sa directrice m'écrit pour comprendre.
J'ai rencontré Yassine en octobre 2025, à un séminaire à la Faculté des Sciences Aïn Chock à Casablanca. Il était assis au troisième rang, prenait des notes à toute vitesse sur un cahier déjà à moitié rempli, et avait posé son téléphone à plat à côté de lui parce que sa montre-bracelet de fitness ne suivait plus le rythme de ses notifications. Il m'a abordée à la pause café, entre deux mini-msemen industriels et un thé trop sucré.
« Vous êtes celle qui a fait l'app PhytoNote, c'est ça ? J'ai un problème, je crois que je suis en train de perdre ma thèse. »
Le profil ATER multi-campus
Yassine est en troisième année de thèse à l'Université Cadi Ayyad de Marrakech. Sujet : les terpènes du romarin marocain, Salvia rosmarinus (anciennement Rosmarinus officinalis), avec un focus sur le carnosol et l'acide carnosique. Il avait été nommé ATER pour 2025-2026, un poste qui sauve financièrement (15 000 DH net mensuel environ) mais qui coûte cher en logistique. 192 heures d'enseignement annuelles à répartir sur trois sites : la fac mère à Marrakech ville, l'antenne de Beni Mellal, et le centre universitaire de Safi. Trois équipes pédagogiques différentes, trois cultures de labo distinctes.
Côté recherche, sa directrice de thèse, le Pr. El Mansouri, lui demandait de continuer les essais DPPH et ABTS sur les extraits méthanoliques du romarin récolté dans la région du Haouz, plus quelques essais comparatifs sur des cultivars du Moyen Atlas. Trois labos d'accueil pour ces analyses, parce qu'aucun des trois campus n'avait à lui seul tout l'équipement. Le spectro UV-Vis correct était à Marrakech, le lecteur de microplaque (un BMG Labtech FLUOstar Omega) était à Safi, et son extracteur Soxhlet de prédilection était à Beni Mellal. Il faisait des allers-retours en bus CTM avec ses échantillons dans une glacière à 60 dirhams le trajet.
Le chaos qu'il m'a décrit
Ses données vivaient à six endroits. Trois carnets papier physiques, un par labo, qui ne quittaient jamais leurs étagères respectives. Deux fichiers Excel, l'un sur le PC partagé de Marrakech qui crashait une fois par semaine, l'autre sur l'ordi portable du labo de Safi qu'il n'avait pas le droit d'emmener. Un dossier Google Drive synchronisé manuellement quand il pensait à le faire, qui contenait surtout des photos floues de tubes étiquetés au feutre Sharpie.
Quand il voulait croiser ses résultats DPPH entre les trois sites, il passait ses dimanches à retaper à la main les valeurs de ses carnets dans un Excel maître. C'est dans ces retranscriptions du dimanche que les erreurs s'accumulaient. Un IC50 noté 47 µM le mardi devenait 47 µg/mL le dimanche parce qu'il avait oublié de noter l'unité au moment de la mesure. Trois mois plus tard, sa directrice lui demandait de retrouver l'unité originale et il ne pouvait plus.
J'ai reconnu cette douleur tout de suite. En première année de thèse à Rabat, j'ai connu la même dispersion entre l'UM5 et un labo associé à Kénitra, et c'est exactement le déclencheur qui m'a poussée à coder PhytoNote. Yassine vivait la version aggravée de mon problème de 2023 : trois campus au lieu de deux, plus l'enseignement qui le saturait.
Installation
Je lui ai installé PhytoNote sur son téléphone (un Samsung A54, base Android 14) le soir même, dans le hall de l'hôtel Ibis où il dormait pour la nuit. On a passé deux heures à configurer ses protocoles. Le YAML dpph_methanolic_v1.yaml pour ses tests DPPH• standards (concentration finale 100 µM, MeOH HPLC-grade, lecture à 517 nm après 30 min d'incubation à l'obscurité), un autre YAML abts_radical_v1.yaml pour ses essais ABTS (persulfate de potassium 2,45 mM, lecture à 734 nm). On a aussi paramétré ses cinq cultivars de romarin en presets, avec leurs codes d'origine GPS du Haouz pour ne plus jamais confondre les lots.
La fonctionnalité qui l'a sauvé, je crois, c'est la synchro différée. PhytoNote stocke tout en SQLite local sur le téléphone, et ne synchronise vers un serveur (le sien, qu'on a installé sur un Raspberry Pi 4 chez sa directrice) que quand il y a du wifi. Plus de dépendance à la 4G capricieuse de Safi, plus de Google Drive qui crashe. Et l'export vers Excel ou Pandas DataFrame se fait depuis le téléphone en deux taps.
Trois mois plus tard, sa directrice m'écrit
Le Pr. El Mansouri m'a envoyé un mail en février 2026. Elle voulait savoir « ce que j'avais fait à Yassine ». Ses chapitres résultats, qu'elle relisait pour préparer la soutenance prévue en septembre 2026, étaient devenus d'un seul coup beaucoup plus structurés que ceux des deux autres doctorants qu'elle encadrait. Toutes les valeurs étaient horodatées, traçables jusqu'au lot d'extrait, avec les conditions expérimentales attachées en métadonnées. Elle pouvait reproduire mentalement chaque manip en lisant le tableau Excel exporté.
Yassine venait de soumettre son premier article au Journal of Ethnopharmacology, sur l'activité antioxydante comparée de cinq cultivars de romarin du Haouz. Le papier a été accepté en révision mineure en janvier 2026, publié en ligne le 14 février. Pour un ATER éparpillé sur trois campus, publier en J. Ethnopharmacol en troisième année de thèse n'est pas banal. La plupart des doctorants dans sa situation finissent par décaler leur soutenance d'un an, voire deux.
Ce que ça m'a appris
L'histoire de Yassine m'a confirmé une intuition que j'avais en codant PhytoNote, sans oser la formuler à voix haute. L'outil n'est pas magique. Il ne fait pas la science à la place du chercheur. Mais il enlève une couche de friction administrative qui, chez un chercheur dispersé géographiquement, devient le facteur limitant invisible. Yassine n'est pas devenu meilleur chimiste en utilisant l'app. Il a juste arrêté de perdre 6 heures par semaine à retaper des valeurs sur Excel et à se demander si son tube 47B contenait bien l'extrait du cultivar de Tahanaout ou celui d'Asni.
Cette friction administrative, je la connais bien. Je l'ai vécue moi-même, à plus petite échelle. Quand on m'a confié des TD de chimie organique en L2 pendant ma deuxième année de thèse, j'ai cru que j'allais devoir arrêter de toucher à ma paillasse. Je préparais mes cours le soir et le week-end, je dormais peu, et mes données expérimentales se dégradaient en qualité parce que je notais à la va-vite. PhytoNote est né exactement de ce moment-là, en novembre 2023, dans la cuisine de mon studio à Rabat, entre deux corrections de copies — la nuit de la plaque DPPH ratée. Yassine et moi partageons l'angoisse de novembre 2023, sauf que lui la vit en version multi-campus, et l'app fait son travail.
Il m'a envoyé une carte postale de Marrakech en mars, avec une seule phrase au dos : « Soutenance en septembre, tu es invitée. » Je serai là, in cha Allah.
Le détail technique de la configuration multi-sites de Yassine (synchro différée vers Raspberry Pi, YAML DPPH/ABTS pour romarin) est documenté dans le paper PhytoNote, section « cas d'usage 3 : doctorant ATER multi-campus ».