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Le flacon de quercétine ouvert depuis novembre : six mesures à refaire et un champ qui manquait dans mon app

6 MIN READ JUL 22, 2026
Récit 7 — image d'en-tête

Au retour d'un congrès à Séville, je découvre que mon standard quercétine est hors fenêtre de stabilité depuis deux mois. La traçabilité des réactifs, ce trou noir des labos académiques.

Je suis rentrée de Séville un dimanche soir, valise pleine de polycopiés et la tête encore dans les sessions du congrès SEFIG sur les saponines triterpéniques. Le lundi matin, 8h15, j'ai poussé la porte de mon labo à l'Université Mohammed V avec la ferme intention de reprendre la série de mesures que j'avais laissée en plan dix jours plus tôt sur l'extrait saponosidique de Centaurium erythraea. Six points de gamme à compléter, un dosage colorimétrique à la vanilline-acide sulfurique pour quantifier les saponines totales en équivalent acide oléanolique, et un standard quercétine pour les contrôles antioxydants couplés.

L'aliquote qui m'a piégée

J'ai ouvert mon carnet de paillasse au 14 mars, dernière entrée avant le congrès. J'ai relu mes notes, sorti mes plaques, réinstallé la verrerie sous la hotte. C'est en allant chercher l'aliquote de quercétine dans le frigo que ça m'a sauté aux yeux. Le flacon Sigma référence Q4951, ouvert le 12 novembre selon le post-it jauni collé sur le côté. Date d'ouverture quasi illisible, écrite au feutre fin qui avait coulé après un passage trop près d'un évier. Mais on devinait bien le « 12/11 » et le paraphe d'une stagiaire qui n'était plus là depuis février.

Le COA Sigma pour cette référence donne une fenêtre de stabilité de deux mois après ouverture pour solutions stock dans le DMSO, à -20°C, à l'abri de la lumière. On était le 24 mars. Quatre mois et douze jours d'ouverture. Hors fenêtre de plus de moitié.

J'ai posé l'aliquote sur la paillasse et je suis restée debout une bonne minute sans rien faire. J'ai mentalement remonté les six dernières séances de mesure. Toutes utilisaient ce flacon comme standard de référence pour la gamme étalon antioxydant. Six points compromis. Pas faux au sens où le résultat numérique n'existe pas, mais faux au sens où je ne pouvais plus les défendre devant un reviewer un peu attentif.

Nadia confirme

Nadia, la technicienne du labo, est arrivée à 9h. Elle a vu ma tête. Je lui ai montré le flacon et le post-it. Elle a soupiré, est allée chercher son propre registre — un classeur A4 qu'elle tient depuis huit ans, où elle note théoriquement chaque ouverture de réactif sensible. Elle a feuilleté jusqu'à novembre. Pas de trace de cette ouverture-là. La stagiaire avait sorti le flacon du frigo, l'avait ouvert, avait collé le post-it, et était repartie sans rien noter dans le classeur de Nadia.

« Ça arrive deux fois par mois, m'a dit Nadia. Les stagiaires ne savent pas qu'il faut passer par le classeur. Et même les doctorants, parfois, ils oublient. » Elle m'a montré trois autres flacons dans le même frigo avec des post-its similaires. Un acide gallique ouvert depuis janvier, sans trace écrite ailleurs. Un Trolox ouvert depuis février. Un BHT dont le post-it était tombé.

J'ai refait la série dans la semaine, avec un flacon neuf de quercétine que Nadia est allée chercher au stock central. Trois jours de travail à reprendre. Pas le drame absolu, mais trois jours quand même, plus la honte d'avoir failli envoyer un manuscrit avec une gamme étalon qui ne tenait pas.

Le champ qui n'existait pas dans mon app

Le soir même, j'ai ouvert mon laptop et j'ai édité le schéma de protocole de PhytoNote. La version 0.8 que j'utilisais en mars permettait de saisir un numéro de lot, mais pas une date d'ouverture. C'était une faille que j'avais minimisée parce que dans mes propres séances je notais l'ouverture sur mon carnet. Sauf que dans la vraie vie d'un labo, plusieurs personnes touchent au même flacon, et le carnet d'une chercheuse ne suit pas le flacon dans le frigo.

J'ai ajouté trois choses dans le YAML du protocole. Un champ obligatoire opening_date lié au numéro de lot, qui se déclenche à la première utilisation d'un réactif dans une série. Un champ stability_window_days configurable au niveau du protocole, avec une valeur par défaut héritée du COA si disponible. Un calcul automatique de l'âge à chaque saisie, qui compare la date du jour à la date d'ouverture et bloque la validation si on dépasse la fenêtre. L'app propose alors une seule action : scanner un nouveau flacon.

J'ai pushé la version 0.9 trois semaines plus tard, après l'avoir testée sur mes propres séries pendant tout le mois d'avril. Le champ est mou par défaut sur les réactifs non sensibles, dur sur les standards de référence. Configurable au niveau projet, pas hardcodé.

Nadia migre tout son frigo

J'ai montré la nouvelle version à Nadia en mai. Elle a passé deux heures avec moi à scanner un par un les 47 flacons sensibles de son frigo, à recoller des post-its propres quand la date d'ouverture était récupérable, et à jeter trois flacons dont personne ne se souvenait. Depuis, c'est elle qui gère tous les standards du labo dans PhytoNote. Plus le classeur A4. Plus les post-its. Quand un doctorant ouvre un nouveau flacon, il scanne le code-barres, l'app lui demande la date d'ouverture, et Nadia reçoit une notification dans son tableau de bord.

Elle m'a dit la semaine dernière qu'elle avait gagné environ trois heures par semaine sur ce poste-là. Trois heures, sur un poste de technicienne payée au tarif université publique au Maroc, ça ne se traduit pas en dirhams qu'on récupère. Ça se traduit en trois heures qu'elle peut consacrer à autre chose. Cette semaine, elle a passé ces trois heures à former une nouvelle stagiaire au dosage de Folin-Ciocalteu sans courir entre deux paillasses.

Le trou noir

Cette histoire m'a fait réaliser quelque chose que j'avais sous les yeux depuis le début de ma thèse, sans vouloir le voir. La traçabilité des réactifs est un trou noir dans la plupart des labos de phytochimie que j'ai visités, en stage, en congrès, en collaboration. On a des LIMS coûteux pour les hôpitaux et les industriels du médicament. On a des protocoles ISO bien documentés sur le papier. Mais sur la paillasse réelle d'un labo académique du Maghreb, ou d'Espagne, ou de France parfois, la traçabilité tient à un post-it sur un flacon et à la mémoire d'une stagiaire partie en février.

Je ne sais pas combien de papiers publiés s'appuient sur des standards hors fenêtre de stabilité. Personne ne le sait. Et la communauté ne pose pas la question parce que la réponse serait gênante.

La version 1.0 de PhytoNote est sortie en septembre 2025 avec la gestion complète des standards ; la v1.0.1 publiée récemment ajoute l'OCR du COA pour scanner automatiquement la date d'ouverture du flacon. Ce trou de provenance, je l'avais en fait identifié plus tôt dans l'année quand un reviewer du J. Ethnopharm. avait demandé les lots de mes Trolox — j'ai raconté cet épisode dans le récit du reviewer et du post-it. La page produit est ici. Et vous, quels champs manquent encore dans votre cahier de paillasse pour qu'il tienne devant un audit ?