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Huit jours à Tata-Akka : mes carnets, un Hach DR1900 et une app qui n'a rien perdu

7 MIN READ JUL 22, 2026
Récit 3 — image d'en-tête

Mission de prospection dans le sud marocain sur Lavandula dentata et Argania spinosa. Un orage, un carnet papier noyé, et PhytoNote qui sauve la semaine.

Huit jours à Tata-Akka : mes carnets, un Hach DR1900 et une app qui n'a rien perdu

Je rentre de mission. Huit jours dans le sud, entre Tata et Akka, à prospecter de la lavande sauvage Lavandula dentata et à recroiser des stations d'arganier Argania spinosa que mon confrère de l'INRA suit depuis 2019. Mon dos s'en souvient. Mes carnets aussi.

Je voulais écrire ce billet avant que la fatigue ne lisse les détails. Parce que les détails comptent. Quand on rentre, on raconte la belle photo, le coucher de soleil sur la palmeraie, la chèvre dans l'arganier. On oublie qu'on a mesuré une activité antiradicalaire à 22h47, à la lampe frontale, sur une table pliante qui penche.

Pourquoi Tata, pourquoi maintenant

Mon confrère M. (je le laisse anonyme, il n'aime pas qu'on cite son nom sur internet) travaille à l'INRA-Marrakech sur la diversité chimique des populations marginales d'arganier. Moi, je cherchais des chimiotypes de L. dentata dans une zone où la pression hydrique pousse la plante à produire des profils phénoliques plus concentrés. La région de Tata-Akka cumulait les deux : populations spontanées d'arganier sur les flancs caillouteux, et tapis discontinus de lavande dans les oueds asséchés.

On est partis le 9 du mois, deux véhicules, un campement solaire, et la promesse à nos familles d'envoyer un SMS chaque fois qu'on capterait du réseau. Spoiler : six SMS en huit jours.

Le matériel embarqué

Le gros morceau, c'est le spectrophotomètre portable Hach DR1900. UV/Vis, gamme 340-800 nm, batterie lithium qui tient une journée pleine de mesures si on coupe le rétroéclairage entre deux séries. Je l'ai acheté en 2024 sur le budget de mon labo à Mohammed V, avec un cofinancement CNRST. Le ticket : 60 000 dirhams, environ 6000 euros TTC, sans la mallette de transport qu'il a fallu prendre en plus. Pour un labo marocain, c'est un poste lourd. Pour la mission, c'est devenu l'objet le plus précieux du convoi, surveillé comme un nourrisson.

Le reste tenait dans deux glacières et un grand bac plastique : ascorbate de sodium pour les blancs, DPPH• en poudre conservée au froid (la glacière à compresseur 12V branchée sur le panneau solaire), méthanol HPLC-grade en bidon ambré de 2,5 L, micropipettes Eppendorf P200 et P1000, cônes, plaques 96 puits transparentes, vortex de paillasse compact, et un mini séchoir à convection forcée pour fixer rapidement les échantillons de feuilles juste cueillies.

Et puis nos deux carnets. Le mien, A5, couverture toilée bleue, élastique. Celui de M., A4, spirale, qu'il préfère parce qu'il y colle ses étiquettes d'herbier en direct.

La journée type

On se levait à 5h30. Cueillette entre 6h et 9h, quand la fraîcheur du matin limite l'oxydation enzymatique des polyphénols. Trois stations par jour, jamais plus. Géoréférencement GPS, photo de la station, prélèvement de 200 à 400 g de matière fraîche par individu, étiquetage sachets papier kraft (jamais plastique, ça condense).

De retour au campement vers 10h, le séchage rapide démarrait. J'avais lu plusieurs travaux qui montrent qu'au-delà de 2h après cueillette, sans contrôle de température, la matrice perd entre 15 et 30 % de son activité antioxydante apparente. Donc le séchoir tournait à 38°C, ventilation forcée, pendant 90 minutes. Pas un vrai séchage complet. Juste assez pour stabiliser et permettre l'extraction du soir.

Le test DPPH lui-même, on le faisait après le coucher du soleil, quand la température au sol redescendait sous 30°C. Extraction MeOH 80% par macération 30 min sous agitation, filtration 0,45 µm, dilutions en série, lecture à 517 nm sur le Hach. IC50 calculée le lendemain, à froid, sur mon ordinateur portable, le matin avant de repartir.

Le soir où le carnet a pris la pluie

Le sixième soir, on a eu un orage. Anomalie de saison, courte, brutale, vingt minutes de pluie horizontale poussée par le vent du sud-est. La toile de la tente labo a tenu mais une rafale a soulevé un coin et le carnet A4 de M., posé ouvert sur la table, a pris l'eau pleine page. L'encre bille rouge qu'il utilise pour les codes-stations a coulé. Trois jours de relevés stations arganier devenus illisibles.

Il n'a pas dit grand-chose. Il a juste regardé la page longtemps, et il a allumé une cigarette qu'il ne fume plus depuis cinq ans. Moi, j'avais une boule à l'estomac, parce que je savais qu'on parlait de mesures qu'on ne pourrait pas refaire (les stations étaient à 40 km derrière nous, on n'allait pas rebrousser chemin).

Et puis je me suis souvenue. Depuis le premier jour, je saisissais tout en parallèle sur mon téléphone, dans PhytoNote, l'application Android que j'ai développée pour mes propres manips. Pas par méfiance vis-à-vis de M. Par habitude. Mes empreintes de cueillette, les codes-stations, les masses fraîches pesées sur la balance OHAUS 0,01 g, les lectures Hach, les températures ambiantes, tout y passait. M. m'avait dictée plusieurs fois ses propres relevés pour que je note l'heure exacte de la mesure, et je les avais entrés sous son nom dans l'app.

On a sorti le téléphone. Pas de réseau bien sûr. PhytoNote fonctionne en local-first, les données sont sur l'appareil, chiffrées, et la synchronisation cloud se fait quand on revient en zone couverte. J'ai filtré par date, par opérateur, et les trois jours perdus étaient là. Toutes les stations arganier de M. avec mes notes parallèles. Pas les croquis d'herbier qu'il dessine à main levée. Mais les chiffres, oui.

Il a souri. Pas un grand sourire. Juste un soulagement de chercheur qui ne va pas devoir téléphoner à son chef de département pour expliquer que la pluie a mangé sa semaine.

Le retour, la synchro, et le reste

On est rentrés à Rabat le 17. J'ai branché mon téléphone sur le wifi du labo. La synchronisation a démarré toute seule : 312 entrées, 8 jours, 0 perte. Les données arganier de M. sont parties dans son espace partagé en deux minutes, format JSON propre, prêt à être importé dans son tableau de suivi 2026.

Pour mes propres résultats sur la Lavandula dentata, j'ai trois chimiotypes qui se détachent nettement avec des IC50 entre 18 et 41 µg/mL sur le test DPPH. Pour mémoire, l'acide ascorbique en référence me sort à 4,2 µg/mL. La lavande dentée du sud n'égalera jamais l'ascorbate. Mais l'écart de variabilité interpopulationnelle est suffisant pour justifier une étude LC-MS de suivi qu'on va lancer en juin avec la plateforme de l'UATRS-CNRST.

Ce que je retiens

Sur le terrain, l'instrumentation portable change la nature de la donnée. Un DPPH lu 6 heures après cueillette, dans le sud, à 30°C ambiant, n'est pas le même qu'un DPPH lu 4 jours après, sur un échantillon qui a voyagé en camionnette sans climatisation jusqu'à Rabat. Le Hach DR1900 coûte cher pour un labo marocain, mais il rend ces mesures défendables. Le séchoir 38°C ne remplace pas une lyophilisation, mais il limite la casse pendant 24h.

Et la saisie numérique de paillasse, le soir, à la lampe frontale, sur un téléphone qui ne dépend ni du réseau ni du wifi du campement, c'est devenu non négociable pour moi. Un carnet papier reste utile pour les croquis et les remarques libres. Mais pour la donnée structurée — masse, dilution, absorbance, heure — le papier est un point de faille qu'un orage suffit à exploiter.

Le moteur de synchro différée a été ébauché à Tours pendant ma cotutelle, en bricolant un fichier YAML par site — l'histoire de cette bascule nourrit aujourd'hui le scénario campement. Et le code source de l'app est en cours d'ouverture (la première publication Zenodo est sortie ce mois-ci avec un DOI).

Prochaine mission : juillet, Haut-Atlas central, sur Thymus satureioides. Cette fois on emporte deux carnets ET deux téléphones. M. m'a déjà demandé d'installer PhytoNote sur le sien. Et vous, comment gérez-vous la donnée structurée quand vous partez sur le terrain plusieurs jours sans wifi ?